HITLER ETAIT-IL VEGETARIEN ?

De l'immortalité des spectres…

Si le mythe de l’éternel retour avait besoin d’une illustration moderne, ce pourrait être dans l’incontournable résurgence de cette question sur le végétarisme d’Hitler. Parlez autour de vous du végétarisme, essayez de convaincre les gens, argumentez que les végétariens sont motivés par le respect de la vie et la non-violence, et vous verrez quasi-immanquablement ressortir du placard le spectre poussiéreux du führer agitant ses menus végétariens. « Oui, mais Hitler aussi était végétarien ! ». Réplique supposée définitive et destinée à clouer une fois pour toutes le bec de ce végétarien donneur de leçons que vous êtes ; sous-entendu « vous, les végétariens, vous vous présentez comme des personnes compassionnelles et fières de votre morale, mais vous oubliez que vous comptez un monstre dans vos rangs ; alors fermez-la et laissez nous tranquilles ! ».

Un exemple. Rynn Berry, auteur du livre Famous Vegetarians and Their Favorite Recipes, avait publié dans le New York Times, en fin 91, un article relatant son interview de l’écrivain Isaac Bashevis Singer, dont le végétarisme radical est bien connu. L’idée de Singer comme quoi il n’y aura jamais de paix dans le monde aussi longtemps que l’on continuera à tuer des animaux pour se nourrir souleva quelques vagues dans le courrier des lecteurs. Le spectre au fond du placard ressortit sous la plume d’un certain Robert Milch qui, sous le titre ‘What about Hitler’, affirma : « Adolf Hitler fut végétarien toute sa vie et écrivit abondamment sur ce sujet. Si les végétariens choisissent de ne pas manger de viande, ils doivent reconnaître que c’est une marotte personnelle et ne pas venir nous faire de sermons d’un air aussi suffisant » (New York Times, 2 septembre 1991).

Le New York Times, apparemment, ne vérifia pas l’affirmation sur la prétendue conviction végétarienne d’Hitler, tout comme, apparemment, l’hebdomadaire français Le Point, 11 ans plus tard, ne la vérifia pas non plus. En effet ce dernier, dans un dossier par ailleurs plutôt positif envers les végétariens, ne manqua pas de ressortir le spectre dans une liste de végétariens célèbres allant de Pythagore à Einstein : « Adolf Hitler avait banni toute viande de son assiette et se gavait toute la journée de légumes, de fruits et de sucreries ». Le tout assorti d’une des photos bien connues d’Hitler en train de répéter un discours, le regard foudroyant, les sourcils froncés, et la main en avant aux doigts recourbés dans une attitude de vampire prêt à se gorger de votre sang…(Le Point, n° 1577, 6 décembre 2002).

Comme quoi le mythe a la vie dure. Puisque autant le dire tout de suite, il s’agit bien d’un mythe. Hitler ne fut jamais végétarien au sens où les végétariens l’entendent eux-mêmes, c’est à dire une personne ne consommant pas en connaissance de cause des aliments ayant nécessité de tuer un animal. Il ne fut qu’un végétarien transitoire, un intermittent du végétarisme, et surtout un végétarien au sens où l’entendent certains qui n’ont qu’une idée imprécise de ce qu’est le végétarisme. D’ailleurs, il est possible qu’il n’en ait pas eu lui-même un idée bien nette.

De bien singulières définitions…

Vous êtes végétarien. Vous entrez dans un restaurant et vous vous présentez comme tel. Combien de fois ne vous dira-t-on pas « vous prendrez du poisson ? ». La plupart des non végétariens assimilent le végétarisme au refus de la viande de boucherie, et certains au seul refus de la viande rouge, oubliant que les poissons, les dits « fruits » de mer, sont aussi des animaux, que le poulet ou le jambon, c’est aussi de la viande, et qu’un végétarien ne mange pas non plus de foie gras ni de caviar… Evidemment, si l’on accepte des définitions à rallonge du végétarisme, alors beaucoup de nos contemporains pourraient revendiquer l’étiquette de « végétariens ».

Un autre exemple. Le 14 avril 1996, le New York Times (et oui, encore lui) fêtait son centième anniversaire. L’édition incluait divers articles d’anciens numéros et, en particulier, cette description du régime suivi par Hitler, précédemment publiée le 30 mai 1937 sous le titre gentillet « Dans l’intimité du Führer » (à cette époque, la paix semblait encore possible et Hitler restait fréquentable) : « Il est bien connu qu’Hitler est végétarien et ne boit pas ni ne fume non plus. C’est ainsi que son déjeuner et son dîner consistent principalement en une soupe, des œufs, des légumes et de l’eau minérale. Occasionnellement, il savoure une tranche de jambon, et rehausse l’ennui de son régime par quelque douceur comme du caviar ». (c’est Roberta Kalechovsky qui a relevé cette information dans un essai non publié intitulé Hitler’s Vegetarianism : A Question of How You Define Vegetarianism, 1997).

Si vous pensez qu’être végétarien consiste à manger de temps en temps du jambon et du caviar dans le but de se changer de l’ordinaire, alors Hitler était certainement végétarien. Mais dans ce cas, vous vous opposez à la définition du végétarisme par les végétariens eux-mêmes, ce qui est logiquement incohérent.

Une telle incohérence peut avoir de multiples raisons, et il ne faut pas exclure la bonne foi comme étant l’une d’elles. Après tout, la plupart des gens qui écrivent sur le végétarisme ne sont pas végétariens, ce qui était évidemment le cas du journaliste écrivant dans le New York Times des années 30. Un candide lisant ce genre d’article peut alors parfaitement le colporter en disant : « Vous saviez qu’Hitler était végétarien ? Je l’ai lu dans le Times du tant ». Cela deviendra par la suite : « Vous savez quoi ? Hitler était végétarien ! ». Et ainsi de suite, jusqu’à Christophe Labbé et Olivia Recasens, reprenant l’information dans Le Point du 6 décembre 2002…

Quand on soulève le linceul…

Les controverses engendrées par l’article de Rynn Berry (op. cit.) suscitèrent d’autres courriers, en particulier de quelqu’un ayant longuement travaillé le sujet, sans doute parce qu’il s’y sentait intimement impliqué. Il s’agit de Richard Schwartz, auteur du livre Judaism and Vegetarianism. Voici ce qu’il écrivit :

« Du fait qu’Hitler souffrait de flatulences excessives, il a suivi, à l’occasion, un régime végétarien. Mais son alimentation principale était basée sur la viande. Dans The Life and Death of Adolph Hitler, l’historien Robert Payne mentionne sa passion pour les saucisses bavaroises. D’autres biographes, comme Albert Speer, ont également indiqué qu’il mangeait du jambon, du foie, et du gibier. Hitler bannit les organisations végétariennes d’Allemagne et des territoires occupés, alors même qu’un régime végétarien aurait aidé l’Allemagne à résoudre ses problèmes de pénurie alimentaire dus à la guerre » (‘Don’t Put Hitler Among the Vegetarians’, New York Times, 21 septembre 1991).

Richard Schwartz s’était déjà prononcé sur le sujet dans la partie « questions / réponses » de son ouvrage, en des termes similaires (Judaism and Vegetarianism, Micah Publications, 1988, p. 108). Il y indiquait de plus qu’aucun témoignage ne présentait aucun autre leader nazi comme étant végétarien – alors que les nazis obéissaient servilement à Hitler – montrant par là que celui-ci avait une drôle de conception du végétarisme, puisqu’il n’avait jamais demandé à quiconque de son entourage de suivre le même régime que lui… Par ailleurs, il précisait deux autres références biographiques témoignant du non-végétarisme d’Hitler : le livre de John Toland Adolph Hitler (Garden City : Doubleday, 1976), pages 30, 54, 107, 256, et le livre d’Albert Speer Inside the Third Reich (éditions ?), page 89.

Pour précision, l’historien Robert Payne cité plus haut précise dans son livre qu’Hitler n’était pas vraiment attiré par la viande – sauf sous forme de saucisses ! – et qu’il appréciait le caviar… alors qu’il ne mangeait jamais de poisson (The Life and Death of Adolf Hitler, New York : Praeger, 1973, pages 346-47). Alors qu’en général c’est le poisson qui fait les frais des soi-disant « végétariens », le cas Hitler apparaît vraiment très particulier.

Un autre courrier tout aussi important mentionnait un témoignage de première main, celui d’une femme chef-cuisinier, Dione Lucas, ayant elle-même préparé des plats pour Hitler (‘He Loved His Squab’, New York Times, 21 septembre 1991). Vers la fin des années 30, Dione Lucas avait été chef-cuisinier dans un hôtel-restaurant de Hambourg, où Hitler avait coutume de venir manger. Elle quitta par la suite l’Allemagne pour les États-Unis où elle ouvrit une école de cuisine à succès, puis écrivit en 1964 un livre de recettes, The Gourmet Cooking School Book (New York : Bernard Geis Associates). A l’occasion d’une des recettes (‘pigeonneau farci’), elle se rappelle avoir souvent été appelée afin de préparer ce plat pour Hitler : « J’ai appris cette recette lorsque je travaillais comme ‘chef’ dans l’un des plus grands hôtels de Hambourg, avant la deuxième Guerre Mondiale. Je ne voudrais pas gâcher votre appétit pour le pigeonneau farci, mais vous serez peut-être intéressés de savoir que c’était un grand favori de M. Hitler, qui venait souvent dîner à l’hôtel. N’en faisons pas grief à cette excellente recette [sic !] » (op. cit., page 89).

En fait…

En fait, les informations ci-dessus se suffisent à elles-mêmes ; elles résument parfaitement la situation et pourraient être données à quiconque poserait la question du végétarisme du maître de l’Allemagne nazie. Hitler avait peut-être des tendances végétariennes, mais il n’avait rien d’un véritable végétarien, sauf à penser que les saucisses, le jambon, le foie, les pigeons farcis et le caviar peuvent rentrer dans un menu végétarien, ce qui serait vraiment de mauvaise foi.

Toutefois, dans le cadre d’un article de fond sur le sujet, il n’est pas interdit d’aller un peu plus loin et de souffler sur la fumée (le prétendu végétarisme) pour aller voir où prend le feu (les possibles tendances végétariennes), puisqu’il n’y a pas – dit-on – de fumée sans feu…

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Un tyran tyrannisé

Ian Kershaw, dans sa monumentale biographie, Hitler: 1889-1936 Hubris (London, Penguin, 1998), donne au sujet du prétendu végétarisme d’Hitler le témoignage d’un membre de la « vieille garde » du parti nazi, Albert Krebs, qui fut dans les années 20 le chef local (« gauleiter ») du parti à Hambourg. Selon celui-ci, rapportant une conversation tenue en 1932, « Hitler expliqua qu’une série de symptômes déplaisants – accès de sudation, tension nerveuse, tremblements musculaires, et crampes d’estomac – l’avaient persuadé de devenir végétarien » (op. cit., page 345).

Selon le témoignage de Krebs, Hitler se définissait donc lui-même, au début des années 30, comme un végétarien. Ce qui contredit complètement tous les autres témoignages indiqués plus haut, et permet de mettre sérieusement en doute l’idée qu’Hitler se faisait lui-même du végétarisme. Mais il est évident que ce genre d’affirmation, reprise et propagée sans vérification, permet de forger une légende.

Il existe un ouvrage qui donne de précieuses indications sur les tendances alimentaires d’Hitler : The Medical Casebook of Adolf Hitler, par Leonard et Renate Heston (William Kimber & Co, 1979). Au moment où ils écrivirent leur livre, Leonard Heston était professeur de psychiatrie à l’Université du Minnesota, et sa femme était infirmière, et germanophone. Les informations du livre furent compilées à partir des archives allemandes, dans le but de faire connaître l’histoire médicale d’Hitler. La citation qui suit est un peu longue, mais extrêmement intéressante :

« A partir du début des années 30, Adolf Hitler commença à ressentir par épisodes des douleurs aiguës et des crampes au niveau de l’abdomen supérieur droit. La douleur se manifestait peu de temps après les repas et, dans ce cas, Hitler était en général obligé de quitter la pièce. Il revenait parfois, "après que le spasme ait passé" (selon l’expression d’Albert Speer), mais parfois il ne revenait plus. Hitler était exaspéré ; "après chaque repas cette douleur revient ! " l’a-t-on entendu dire. Il arrivait que la douleur commence pendant le repas même et Hitler quittait la table, manifestement affligé. Il se plaignait aussi de distensions abdominales, accompagnées de douleurs vagues et de renvois fréquents. Dès le début, ces douleurs sous formes de crampes apparurent sans raison évidente, et elles disparaissaient au bout d’un certain temps. Certains jours, la douleur était même incapacitante ; certains jours, ce n’était qu’une irritation tenace ; Et parfois la douleur disparaissait pendant des semaines. Mais elle revenait toujours, et il devait en être ainsi pour le restant de sa vie. Il était alors âgé de quarante et quelque années, et n’avait jamais été jusqu’à présent sérieusement malade. (…) Bien qu’Hitler ait effectivement demandé conseil à ce sujet, personne ne put le convaincre d’entreprendre les examens nécessaires pour déterminer la cause de ses douleurs abdominales. Ce qu’il fit au contraire pour contrer cette affection fut en accord avec le caractère du personnage : il entreprit de se soigner lui-même. Guidé sans doute par les effets de certains aliments particuliers sur ses douleurs, il élimina les pâtisseries trop lourdes et la viande, puis continua d’éliminer des aliments jusqu’au point où son régime de base consista en légumes et céréales ; un changement majeur pour un homme qui avait la réputation d’adorer les gâteaux et les douceurs. Même le pain beurré lui causait des troubles. Biscottes, miel, champignons, fromage blanc et yoghourts devinrent ses aliments standard. Par moment, même les produits laitiers furent éliminés, ainsi que certains végétaux, comme le choux et les haricots, qui lui causaient une gêne. Bien qu’il fît des écarts et revienne par moments aux nourritures qu’il avait auparavant appréciées, Hitler suivit globalement, à partir du milieu des années 30, un régime assez strict ». [La citation est reproduite d’un forum de discussion Internet,
www.urbanlegends.com/celebrities/hitler_vegetarian.html, qui fut consulté le 12 janvier 2000].

En se basant sur ces seules informations, certains n’hésiteraient pas à conclure que pendant au moins les dix dernières années de sa vie, Hitler fut en pratique non distinguable d’un véritable végétarien. Mais ce serait aller un peu vite.

En réalité, si l’on accorde crédit aux analyses médicales des Heston, nous avons ici l’image d’un tyran tyrannisé par ses entrailles, végétarien forcé, reprenant sans doute une alimentation non végétarienne dès qu’il le sentait possible, et revenant à un régime restrictif aussitôt que ses douleurs réapparaissaient. Combinant à cela les informations précédemment données (en particulier celle du New York Times du 30 mai 1937 et du livre de Dione Lucas), on voit apparaître un Hitler devant davantage subir ses périodes de végétarisme que les rechercher, et n’hésitant pas à consommer occasionnellement de la viande. Ceci est tout à fait typique des non-végétariens qui, même s’ils suivent habituellement un régime à tendance végétarienne pour diverses raisons, considèrent que certains aliments carnés n’entrent pas dans le cadre des interdictions (ce peut être certains poissons, ou certaines volailles, ou autres). Pour Hitler, au moins dans les années 30, il semble que le jambon, le caviar, et le pigeonneau farci aient fait partie de cette catégorie, soit qu’il n’ait pas pu s’en passer complètement, soit que cela lui ait occasionné des troubles supportables.

Comme on le voit, le fait qu’Hitler ait pu lui-même se présenter comme végétarien ne confère aucun crédit à son végétarisme. Le fait de suivre une alimentation à « tendance » végétarienne n’a jamais été un critère pour qualifier quelqu’un de végétarien…

Selon Leonard et Renate Heston, « [Hitler] n’avait jamais été jusqu’à présent sérieusement malade ». Cela dépend de ce que l’on entend par « sérieusement » ; on verra un peu plus loin que les problèmes de santé d’Hitler étaient assez anciens. Ce qui est nouveau à partir des années 30, c’est l’exacerbation de ces problèmes. Il n’est pas impossible que cela – et conséquemment le passage à cette alimentation à tendance végétarienne – ait quelque chose à voir avec un événement traumatisant de sa vie.

Un cadavre dans le placard du spectre

La sexualité d’Hitler apparaît extrêmement trouble. Outre qu’il ne semble pas avoir jamais été passionné par les choses du sexe, certains témoignages le décrivent comme à tendance masochiste, voyeuriste et scatologique et certainement doté d’un bon complexe d’infériorité vis à vis des femmes. On lui prête des aventures et il dut certainement faire l’amour avec Eva Braun, la femme qui l’accompagna dans la tombe, mais il apparaît généralement comme quelqu’un de sexuellement refoulé et perverti, surmontant ses inhibitions grâce à l’aura de puissance qui l’entourait. Il est tout à fait crédible qu’il ait investi toute son énergie dans la poursuite de son rêve d’hégémonie allemande universelle et qu’il y ait sublimé la majeure partie de sa sexualité, comme il est tout à fait possible que la poursuite d’un pouvoir exacerbé ait fonctionné comme une compensation à un sentiment d’impuissance sexuelle.

Quoi qu’il en soit, tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il eut un grand amour dans sa vie, sa nièce Angelina Raubal (plus connue sous le diminutif de Geli). Geli était la fille de la demi-sœur d’Hitler, qui lui tint lieu de maîtresse de maison à partir de 1929. Hitler devint de plus en plus attaché à Geli, jusqu’à développer envers elle un sentiment de possession dominatrice et jalouse, qui ne fut jamais partagé, même si Geli fut peut-être pendant un certain temps amoureuse de lui. On peut facilement imaginer la jeune femme (elle avait 22 ans en 1930) se sentant devenir prisonnière de ce carcan raciste, violent et criminel qui devait caractériser l’entourage d’Hitler dans les années précédant son accession à la chancellerie. On peut l’imaginer subissant les « attentions » plus ou moins perverses de son oncle jusqu’au point de ne plus savoir comment y échapper. Toujours est-il qu’après une violente querelle avec celui-ci un jour de septembre 1931 alors qu’il lui refusait la permission de passer quelque temps à Vienne, Geli fut retrouvée morte le lendemain matin, et il fut conclu qu’elle s’était suicidée à l’aide d’une arme à feu. Diverses interprétations ont circulé, et en particulier le fait qu’elle aurait été assassinée parce qu’elle s’apprêtait à révéler ce que lui faisait subir sexuellement Hitler – ce qui risquait de mettre fin à son ascension politique – mais le suicide reste ce qu’il y a de plus probable comme étant la seule façon qui restait à la pauvre Geli d’échapper à l’emprise de son oncle.

Quelles qu’aient été les circonstances, il est avéré qu’Hitler en fut longtemps inconsolable. Colin Spencer (The Heretic’s Feast – A History of Vegetarianism, Fourth Estate, London, 1993) indique qu’il fit accrocher des portraits de la jeune femme dans la Chancellerie de Berlin, et que des fleurs fraîches y étaient déposées à chaque anniversaire de sa mort (op. cit., page 306). Spencer fournit également deux citations fort intéressantes (op. cit., page 307) tirées du livre de William Shirer, The Rise and Fall of the Third Reich (Simon and Schuster, 1960). Shirer écrit ainsi dans son livre : « De ce coup qu’il reçut personnellement émergea, je crois, un acte de renonciation, sa décision de s’abstenir de viande ; au moins certains de ses plus proches acolytes semblaient le penser ». Il rapporte aussi que le matin de la mort de Geli, Hitler regarda le jambon qui était servi pour le petit-déjeuner et le refusa en disant : « c’est comme manger du cadavre ». Ce fait est connu car il fut noté par un des secrétaires d’Hitler dans son journal particulier, et Hitler lui-même en fit part à Göring qui le rapporta par la suite. [Note : les références originales du journal du secrétaire et du témoignage de Göring n’ont pas été recherchées]

Cette idée que la mort de Geli fut le déclencheur du passage d’Hitler au végétarisme a été acceptée par de nombreuses personnes, en particulier par Colin Spencer qui affirme carrément : « Après la mort de Geli, il [Hitler] ne mangea plus jamais de viande d’aucune sorte en aucune occasion » (op. cit., page 307).

Ce genre d’affirmation abrupte et mal fondée a pu contribuer au mythe d’un véritable végétarisme de la part d’Hitler, alors qu’il est maintenant clair qu’il ne s’agit que d’un interprétation fallacieuse du terme « végétarisme ». Si besoin était d’une nouvelle confirmation, on la trouverait dans un passage du livre de John Toland, où se trouve citée l’épouse de Rudolf Hess, parlant du changement intervenu chez Hitler après la mort de sa nièce : « Il en avait parlé auparavant et avait caressé cette idée du végétarisme, mais cette fois-là, ce fut sérieux. A partir de ce moment, Hitler ne mangea plus jamais de viande, à part des boulettes de foie [« Leberknödl », un plat autrichien] » (op. cit., page 256).

On ne peut que rester béat devant ces triturations d’un terme pourtant en vigueur depuis longtemps (1847). Des boulettes de foie dans le menu d’un végétarien ! De plus, Frau Hess semble exclure du domaine de la viande – à moins qu’elle n’ait pas été au courant – les fameux pigeonneaux de Hambourg et le jambon/caviar du New York Times… On comprend mieux comment le mythe a pu se construire si l’on se réfère à cette accumulation d’emplois du mot « végétarisme » à tort et à travers.

Un mental tortueux et torturé

Les recherches des Heston les conduisirent à dire qu’Hitler n’avait jamais été sérieusement malade jusqu’au début des années 30. On sait néanmoins que sa santé n’était pas parfaite. Colin Spencer (op. cit., page 306) cite une lettre d’Hitler datée de 1911, alors qu’il errait dans Vienne quasiment sans le sou et survivant grâce à de petits boulots : « (…) ce n’était qu’une petite indisposition gastrique et j’essaie de me soigner par un régime de fruits et légumes. Comme tous les médecins sont évidemment des idiots, je trouve ridicule de parler dans mon cas d’une maladie nerveuse (…) ».

On notera cette tendance d’Hitler à s’auto-affirmer comme possesseur de la vérité et à se vouloir supérieur aux autres (la lettre laisse à penser qu’il avait consulté un médecin qui lui aurait parlé de problèmes nerveux…)

Le même auteur indique également qu’à l’âge de seize ans, Hitler dut quitter l’école pour une convalescence d’une année, à cause de douleurs pulmonaires (op. cit., page 305).

Les problèmes de santé – gastro-intestinaux en particulier – étaient donc d’origine ancienne, de même que la tendance d’Hitler à se rapprocher d’un régime végétarien lorsque sa santé était en jeu. Pour quelle raison ? Certains ont vu l’origine de cette tendance dans l’idolâtrie que professait Hitler à l’égard de Wagner. Idolâtrie fort ancienne puisque dans Mein Kampf, Hitler affirme que dès l’âge de douze ans, son enthousiasme pour Wagner était sans bornes (Colin Spencer, op. cit., page 304). Or il est connu que Wagner fit la promotion du végétarisme (ou d’un « certain » végétarisme ?… restons prudents.), ainsi d’ailleurs que de l’anti-sémitisme.

Cette tendance à un régime végétarien semble donc avoir existé chez lui depuis longtemps. Ian Kershaw (op. cit., page 261) cite le témoignage du couple Hanfstaengl chez qui Hitler séjournait durant la Noël 1924 : « Hitler expliqua ensuite qu’en quittant Landsberg, il avait commencé à supprimer la viande et l’alcool afin de perdre du poids. Il s’était convaincu que la viande et l’alcool lui étaient nocifs et, selon sa façon fanatique de procéder, en avait finalement fait un dogme ». Tirée de son contexte, cette phrase pourrait laisser croire qu’Hitler était vraiment végétarien dès avant 1924. Mais il s’agit d’un drôle de « dogme », à vrai dire, puisque Frau Hess indiquait que jusqu’à la mort de Geli, il avait seulement « caressé » l’idée du végétarisme…

Par ailleurs, il est évident qu’Hitler n’avait pas le dogme bien accroché quant à l’ascétisme alimentaire dont il se réclamait. En 1920, il fut invité chez un journaliste, Otto Strasser, auquel il précisa qu’il ne mangeait pas de viande (maintenant, son végétarisme serait donc antérieur à 1920) ; mais lorsqu’il vit que la femme du journaliste s’était mise en peine pour lui préparer un plat de viande de bœuf, il mit de côté ses principes (Colin Spencer, op. cit., page 307). Cette gentillesse peut étonner…On peut y voir aussi le fait de saisir une opportunité pour s’arranger avec les principes.

Tout concorde à penser qu’avant la mort de Geli, l’idée d’un certain végétarisme restait récurrente chez Hitler sous une forme plus ou moins théorisée, mais que sa diète végétarienne n’était que très imparfaitement suivie.

A l’origine de cette idée de végétarisme se situent certainement des influences diverses où se mêlent les théories de Wagner, des désordres somatiques, des convictions dogmatiques, et peut-être des rencontres avec des végétariens ou partisans d’une vie saine. Ce qui est certain, c’est que ce n’est pas une réflexion sur le sens du végétarisme, ce n’est pas la formation d’une conviction éthique ; l’image qui se dégage est plutôt celle d’un individu cherchant à se surpasser, à « jouer au surhomme », au héros Wagnérien peut-être, à se sortir de son infériorité en se propulsant en dehors de l’humanité, en se singularisant, et en ne devant qu’à lui-même la conquête de sa supériorité (comme disaient les Heston : "il entreprit de se soigner lui-même"). Se vouloir végétarien et ascétique (pas de viande, pas d’alcool, pas de tabac), et surtout l’affirmer à maintes reprises, cela pouvait l’aider à asseoir sa singularité, à faire de lui un être à part. En d’autres temps, il aurait peut-être affirmé avoir rencontré des extra-terrestres…

La mort de Geli a pu agir à deux niveaux pour le faire passer à une tendance végétarienne plus marquée. A un niveau psychique, sa possessivité à l’égard de sa nièce pouvait traduire une volonté fantasmatique d’incorporation, de dévoration, afin de la faire devenir complètement sienne, le pourquoi de cette « consommation » symbolique de Geli étant peut-être à rechercher dans une absence de consommation sexuelle véritable. Si tel était le cas, ce processus de compensation devenant vain avec la mort de la jeune femme, il ne restait plus à Hitler qu’à rejeter l’idée même de consommation afin de pouvoir surmonter le deuil. D’où la remarque sur le jambon ressemblant à du cadavre ; le cadavre de Geli, évidemment. Pour oublier le choc du cadavre de Geli, il fallait donc aussi oublier la viande…

A un niveau somatique, maintenant, il n’est pas interdit de penser que la mort de sa nièce ait rendu Hitler positivement malade ; parce qu’il perdait un objet de pouvoir et de jeu ; parce qu’il comprenait que ses déviations sexuelles en étaient la cause ; parce qu’il s’y était attaché comme à un animal domestique. L’exacerbation de tous ses troubles, qui date de ce moment-là devient tout à fait explicable dans ce contexte, en particulier ses troubles stomacaux (ne pas pouvoir digérer la situation ?). Le fait de songer cette fois-ci à abandonner sérieusement la viande vient alors naturellement, puisque c’était déjà la tendance spontanée en cas de problèmes de santé.

Quelle que soit la raison ou le mélange de raisons, l’adoption d’une alimentation cette fois sensiblement différente et plus stricte semble bien démarrer de ce point. Mais, faut-il encore le répéter, Hitler ne devient pas végétarien. Il adopte une diète restrictive à tendance végétarienne plus ou moins longue et plus ou moins prononcée (voir l’extrait de livre des Heston et les autres témoignages). De plus, dans toute cette histoire, le terme de « viande » reste bien ambigu… comme d’habitude.

Des mots, des mots…

Ce qui a troublé de nombreux auteurs est le fait qu’Hitler ait lui-même parlé de végétarisme en des termes favorables (le lecteur écrivant au New York Times le 2 septembre 1991 pensait même qu’il avait écrit « abondamment » à ce sujet). Il semble en fait que son passage effectif à une alimentation plus restrictive dans les années 30 ait réanimé en lui une volonté latente de dogmatisation de cette question, basée sur une notion de purification des individus par l’abstention de viande, ce qui est en parfaite adéquation avec les idées nazies de purification raciale.

Le livre de Janet Barkas, The Vegetable Passion (Routledge & Kegan Paul, 1975), donne plusieurs citations se rapportant à cette idée. Il est dit qu’en 1933, Hitler, s’adressant à Hermann Rausching, lui tint ce langage : « Saviez-vous que Wagner a attribué à la consommation de viande la majeure partie du déclin de notre civilisation ? C’est en grande partie à cause de ce que dit Wagner à ce sujet que je ne touche pas à la viande ; et ce qu’il dit est, je crois, parfaitement vrai. En grande partie, le déclin de notre civilisation a son origine dans l’abdomen – constipation chronique, empoisonnement des humeurs, et conséquences des excès de boisson. Il [Wagner] ne touchait ni à l’alcool ni à la viande, et ne se laissait pas non plus aller à cette sale habitude de fumer ; mais la raison de cela n’avait rien à voir avec des considérations diététiques, c’était une affaire de conviction absolue. Seulement, le monde n’était pas mûr pour cette avancée.. ».

Cette idée que la viande est un facteur de décadence par l’intermédiaire d’une sorte de putréfaction des corps qui l’absorbent pourrait faire croire que dans ce cas, seul un végétarisme strict et strictement respecté est la solution. Mais cela n’est pas forcément vrai. Cette idée reste compatible avec un pseudo-végétarisme pour plusieurs raisons. D’abord, cela dépend intimement de ce que chaque individu englobe sous le terme de « viande » et des animaux qu’il accepte par conséquent de consommer en étant persuadé que cela ne contrevient pas à sa purification. Le cas du poisson et de la volaille est typique de cette situation dans l’imaginaire chrétien. Alors que la viande rouge était considérée comme « chaude », entraînant aux passions et au péché, les poissons et la volaille y étaient considérés comme des viandes « froides » et permises (les animaux des eaux et de l’air ayant d’ailleurs été créés par Dieu un jour avant ceux de la terre, ils étaient de ce fait des animaux un peu moins « animaux » que les autres).

Une autre raison est que les individus qui se considèrent comme « supérieurs » ne se sentent pas forcément obligés de suivre les principes qu’ils édictent de façon générale. Prétendre que le déclin de la civilisation provient d’un « empoisonnement des humeurs » dû à la consommation de viande n’implique pas que celui qui l’affirme devienne végétarien : cela reste une constatation d’ordre général. Il y a un gouffre entre ce genre de considérations et la prise de conscience personnelle d’un nécessaire respect de la vie animale.

Hitler pouvait bien s’affirmer végétarien en 1933, en s’adressant à Rausching. Il pouvait parfaitement le faire tout en, d’une part, jouant plus ou moins sciemment sur le mot « viande » (« je ne touche pas à la viande ») et, d’autre part, jouant de sa supériorité pour ne pas se sentir obligé de suivre ses principes à la lettre…

Selon ses propres paroles

Les monologues dont Hitler assommait ses collaborateurs pendant ou après les repas ont été recueillis à partir des années 40 par son fidèle Martin Bormann. Ce sont les Table Talks des anglo-saxons et les Libres propos sur la guerre et la paix des français (Flammarion, 1952). A quelques reprises, Hitler s’y présente comme végétarien : « Tenez-vous bien, Bormann, je vais devenir très religieux (…) Chez les Tartares, je deviendrai Khan. La seule chose dont je serais incapable, c’est d’accepter de partager le méchoui avec les cheiks. Qu’ils me tiennent quitte, moi, végétarien, de la viande. » (op. cit., p. 199). Ou bien encore : « A l’époque où je mangeais de la viande, je transpirais beaucoup. Je buvais quatre pots de bière et six bouteilles d’eau au cours d’une réunion, et je réussissais à perdre neuf livres ! Quand je devins végétarien, une gorgée d’eau de temps à autre me suffit désormais. » (op. cit., p. 225).

Après le pseudo-végétarisme des années 30, les années 40 auraient-elles vu Hitler devenir réellement végétarien ? On peut en douter quand on parcourt les Libres propos.

En date du 2 août 1941, on trouve par exemple : « Lors de l’organisation définitive de l’économie, il faudra veiller à l’augmentation du cheptel. » Ce n’est pas là le propos de quelqu’un qui, enfin convaincu du bien-fondé du végétarisme, se proposerait de le généraliser une fois la guerre finie. Également, en date du 22 janvier 1942 : « L’Allemagne consomme annuellement une moyenne de douze kilos de poisson par tête d’habitant. Au Japon, c’est cinquante à soixante kilos. Nous avons encore de la marge ! » Là encore, un végétarien au sens usuel du terme ne s’exprimerait pas ainsi.

Le fait que l’auto-présentation répétée d’Hitler comme un végétarien ne soit pas la marque d’un véritable végétarisme est appuyé par le fait qu’il a encore plus longuement parlé du crudivorisme… alors que personne n’a jamais prétendu qu’il était crudivore. Par exemple, en date du 5 novembre 1941 : « Il est vraisemblable qu’autrefois la longévité humaine était plus grande qu’à notre époque. Le tournant se situe au moment où l’homme remplaça les crudités, dans son alimentation, par des aliments qu’il consomme en les stérilisant (…) Tout ce qui vit sur Terre se nourrit d’aliments vivants. Le fait que l’homme soumet ses aliments à un processus physico-chimique explique les maladies dites de la civilisation (…) Il n’est pas exclu que l’une des causes du cancer réside dans la nocivité des aliments cuits. Nous donnons à notre corps une nourriture qui d’une façon ou d’une autre est dégradée. »

En date du 29 décembre 1941 : « Quand on me dit que la moitié des chiens meurent du cancer, il doit y avoir à cela une explication. La nature a prédisposé le chien à se nourrir de viande crue, en déchirant les autres animaux. Aujourd’hui, le chien se nourrit presque exclusivement de pâtées (…) Les campagnards passent quatorze par jour à l’air pur. Pourtant, à l’âge de quarante-cinq ans ce sont des vieillards, et la mortalité est énorme parmi eux. C’est le fait d’une erreur dans leur alimentation. Ils ne mangent que des aliments cuits. »

En date du 22 janvier 1942 : « Je pense que l’homme est devenu carnivore parce que, à l’époque glaciaire, les circonstances l’y ont contraint. Elles l’ont incité aussi à faire cuire ses aliments, habitude qui a, on le sait aujourd’hui, des conséquences fâcheuses. »

Hitler était en réalité obsédé par les problèmes de sa propre santé, et du cancer en particulier, car sa mère état morte d’un cancer. Mais quelles que soient les raisons qui le poussaient à parler aussi souvent d’alimentation, ces paroles revêtent une importance considérable du fait que personne n’a jamais attesté qu’Hitler était crudivore… alors qu’il s’exprime clairement en faveur du crudivorisme. Ce qu’Hitler dit d’un crudivorisme qu’il n’a jamais appliqué apporte encore de l’eau au moulin du fait qu’il n’ait sûrement jamais appliqué un véritable végétarisme… tout en en parlant comme s’il était vraiment végétarien.

Colin Spencer (op. cit., page 308), qui cite le propos du 22 janvier 1942, ne semble pas avoir été marqué par ce parallélisme. Il se concentre sur le commentaire du « carnivorisme », et oblitère le commentaire sur la cuisson des aliments. Il accorde foi au fait qu’Hitler était bel et bien devenu végétarien, et indique même qu’au restaurant de la Chancellerie, il y avait toujours deux menus, l’un avec et l’autre sans viande. Selon lui, Martin Bormann, l’âme damnée d’Hitler, faisait semblant d’être végétarien à table, puis allait manger de la viande en douce en cuisine…

De la propagande ?

La part de la propagande dans la propagation du mythe d’un Hitler végétarien ne doit pas être minimisée. Il était important que le Fürher soit présenté au peuple comme un être hors-norme, quasi-divin : ne fumant pas, ne buvant pas, n’ayant pas de relations sexuelles, ne consommant pas de viande, n’étant jamais malade, etc. Selon une citation de Ian Kershaw (The Hitler Myth, Oxford : OUP, 1987, p. 39) : « Certains officiels du Parti allèrent si loin qu’ils prétendirent que le seul parallèle historique avec Hitler – qui avait débuté avec sept disciples et avait maintenant attiré une foule considérable – était Jésus-Christ. »

Un de ses biographes, Robert Payne (déjà cité) a carrément pris le contre-pied des allégations usuelles sur l’ascétisme d’Hitler, en affirmant que cette fiction avait été délibérément propagée par les nazis, afin de projeter l’image d’un être pur et dédié à la cause : « L’ascétisme d’Hitler jouait un rôle important dans l’image qui était présentée de lui en Allemagne. Selon la légende largement acceptée, il ne fumait ni ne buvait jamais, ne mangeait pas de viande et n’avait rien à voir avec les femmes. Seul, le premier point était vrai. Il prenait fréquemment de la bière et du vin dilué, avait une attirance particulière pour les saucisses bavaroises, et gardait avec lui sa maîtresse, Eva Braun, dans le Berghof. Son ascétisme fut une fiction inventée par Göbbels, pour mettre en avant son dévouement, son contrôle de soi, et la distance qui le séparait des autres hommes. » (The Life and Death of Adolph Hitler, p. 346)

La répulsion totale d’Hitler pour le tabac est bien connue. Mais à côté de cela, on trouve souvent la mention qu’il ne buvait pas. C’est effectivement faux. Hitler n’apparaît pas comme un grand consommateur d’alcool, mais il n’était pas abstinent. On trouve par exemple dans les Libres propos, en date du 22 janvier 1942 : « Il n’y a pas si longtemps, j’ai bu pour la première fois de ma vie un vin vraiment bon, d’un arôme extraordinaire. Les buveurs de mon entourage m’ont dit que c’était trop doux. »

Robert Payne ne reconnaît même pas à Hitler une tendance au végétarisme. La légende aurait été forgée pour le présenter comme un véritable végétarien, une sorte de double de Gandhi, soucieux de la santé de ses compatriotes. Ajoutant à cela qu’Hitler ne dédaignait pas de discourir sur le végétarisme, ni de s’affirmer lui-même végétarien (peut-être en ne sachant pas exactement ce que cela voulait dire), et le tour était joué, la légende pouvait se répandre.

Mais ce point de vue est sans doute excessif. La propagande ne saurait être créditée d’avoir à elle seule créé le mythe d’un Hitler végétarien. Les menus végétariens à la Chancellerie ont bel et bien existé (Colin Spencer en décrit certains, op. cit., p. 307). La propagande a dû par contre jouer son rôle en accentuant le mythe et en présentant un Hitler intéressé par une réforme sociale proposant le végétarisme. En réalité, il est connu que ce dernier n’a jamais favorisé le végétarisme. Il n’a jamais demandé à qui que ce soit dans son entourage ou à sa table d’être végétarien, ni à Geli, ni à Eva Braun. Les organisations végétariennes furent déclarées illégales en Allemagne dès 1933, et les végétariens furent obligés de disparaître en tant que groupe. Il reste un fait surprenant : c’est que lors des restrictions alimentaires de 1939, les végétariens furent autorisés à échanger leurs coupons pour de la viande contre des coupons pour des produits laitiers (Colin Spencer, op. cit. p. 309)… Hitler se sentait-il certains devoirs envers ceux qu’il imitait maladroitement ?

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Pour résumer

Après avoir parcouru les multiples commentaires des uns et des autres sur le végétarisme d’Hitler, les arguments pour et contre, les témoignages contradictoires, il me semble que certains points peuvent être clairement dégagés.

Hitler fut évidemment quelqu’un d’attiré par l’idée d’une réforme raciale et par la création d’une race « pure » (c’est un terme qu’il faut bien employer pour qualifier les idées de l’époque, bien qu’il n’ait plus aucun sens aujourd’hui). Or, pour des raisons personnelles, liées à ses propres expériences alimentaires à la suite de divers troubles physiologiques, et à des influences extérieures comme celle de Wagner, il considérait la question de l’alimentation comme importante dans le maintien d’une bonne pureté raciale. L’alimentation devait donc aussi être réformée, et dans le sens d’une plus grande naturalité et d’une plus grande simplicité : moins de cuit et moins de produits préparés. Donc, moins de viande en général. Cela recoupe une orientation végétarienne à tendance crudivore. Ceci pour la théorie. En réalité, Hitler n’a jamais cherché à promouvoir cette orientation et s’est contenté de se l’appliquer plus ou moins strictement à lui-même à chaque fois que se manifestaient chez lui des troubles de santé liés à la sphère gastro-intestinale. D’un point de vue psychologique, cela devait également flatter son ego en le persuadant qu’il était mentalement en avance sur les autres qui, eux, ne comprenaient pas et n’appliquaient pas cette orientation.

L’alimentation d’Hitler s’est donc caractérisée à diverses périodes de sa vie par une orientation végétarienne plus ou moins marquée selon les alea de sa santé. A partir des années 30, ses périodes de végétarisme semblent avoir été accentuées par des troubles psychosomatiques liés à la mort de sa nièce Angelina Raubal. Elles ont pu être plus ou moins longues et laisser croire qu’il était réellement végétarien. L’ambiguïté que de nombreuses personnes traînent avec elles sur le sens du mot « viande », le fait qu’Hitler se soit présenté comme « végétarien » sans jamais définir ce qu’il entendait par là, les impératifs de la propagande visant à le présenter comme un être totalement au-dessus des autres, ont contribué à forger le mythe simpliste d’un « Hitler végétarien ».

Toutefois, ce qui se rapproche le plus de la réalité, c’est qu’Hitler a employé comme tant d’autres le terme de « végétarien » en contradiction avec la définition même du végétarisme, qu’il n’a jamais renoncé à des aliments ayant bel et bien nécessité la mort d’animaux, et qu’il n’a jamais envisagé l’application à la société d’un véritable végétarisme (refus des produits provenant de la mort des animaux). Tout au plus a-t-il pensé que pour une certaine élite, l’alimentation devrait un jour être réformée dans le sens d’une orientation crudi-végétarienne, afin de favoriser une certaine pureté physique.

En définitive, aucun élément sérieux ne permet aujourd’hui de qualifier Hitler de végétarien. Le végétarisme n’apparaît chez lui que comme une idée, plus ou moins nette, plus ou moins théorisée, et plus ou moins mal appliquée. Malgré les apparences, les tendances, et les repas végétariens au vu et au su de tout le monde, faire rentrer le personnage d’Hitler parmi les végétariens célèbres relève d’une grave méconnaissance de la façon dont le végétarisme se définit lui-même.

André Méry - 20 février 2003

Note :

En mai 2006 dans son livre "J'étais garde du corps d'Hitler" aux éd. Le Cherche Midi, Rochus Misch écrit qu'il est arrivé à Hitler, végétarien, de manger des saucisses.

Source:www.vegetarisme.fr